Congo, entreprise : Fatima Beyina-Moussa, une femme de poigne à la tête d’ECAir

« Des efforts titanesques ont été réalisés par le Congo-Brazzaville en matière de transport aérien » ! » Fatima Beyina-Moussa, la Directrice générale d’ECAir, a exercé cette année la présidence de l’Association des compagnies aériennes africaines (AFRAA). À l’approche de l’Assemblée Générale de cette association qui se tiendra à Brazzaville, la capitale du Congo, du 8 au 10 novembre prochain, elle dresse pour Afrik.com le bilan de sa présidence et évoque les grands enjeux à venir pour ECAir et l’ensemble des compagnies africaines.

AFRIK.COM : Avant d’être présidente de l’AFRAA, vous êtes directrice générale d’ECAir, par ailleurs transporteur officiel des 11e Jeux Africains. Quel bilan tirez-vous de cet événement ?

Fatima Beyina-Moussa : Dans le cadre des Jeux Africains, nous avons transporté plus de 5.000 athlètes et officiels. Nos vols internationaux et régionaux ont été fortement sollicités. Il fallait être à la hauteur de l’enjeu en termes de qualité du service et de ponctualité des vols. Nous nous sommes battus pour être les plus efficaces possibles et rendre ces Jeux Africains les plus beaux possibles. Les Jeux envoient un message de paix, de panafricanisme, de solidarité avec les autres pays d’Afrique. Cela convenait parfaitement à ECAir, dans le rôle de compagnie panafricaine transportant tout le continent vers le hub de Brazzaville.

AFRIK.COM : ECAir, « compagnie panafricaine » : évoquerez-vous cette perspective lors de l’assemblée générale de l’AFRAA ?

Fatima Beyina-Moussa : Tout à fait. Nous souhaitons expliquer qu’en Afrique centrale, il existe un pays à vocation panafricaine. Le président de la République et son gouvernement souhaitent faire du Congo un pays au travers duquel les flux circulent. ECAir est un outil qui rend cette vision palpable et concrète. Lors de l’assemblée générale de l’AFRAA, nous détaillerons à nos pairs africains les efforts titanesques réalisés par le Congo en matière de transport aérien. Dix aéroports ont été construits ou rénovés au cours de ces dernières années et sont aux normes internationales. L’existence d’ECAir prouve que lorsqu’un pays africain a la volonté de se lancer dans le transport aérien et de le faire de la bonne manière, cela est possible. Après 4 ans d’existence, malgré les défis, ECAir travaille selon les normes internationales, a créé un marché et aide les Africains à se déplacer. En quatre ans, nous avons transporté plus d’un million de passagers. Le besoin était là, et nous y avons répondu.

AFRIK.COM : A quels besoins souhaitez-vous répondre prochainement ? De nouvelles rotations sont-elles prévues vers l’Asie et l’Amérique par exemple ?

Fatima Beyina-Moussa : Nous nous concentrons à développer un marché régional. Les Africains ont surtout besoin d’être transportés à l’intérieur de l’Afrique, car à ce jour, ils ont plus de facilité à prendre des vols intercontinentaux que des vols régionaux. Pour que notre compagnie soit viable et rentable durablement, il faut se concentrer sur le marché régional en priorité. Ensuite, viendra le temps des destinations intercontinentales.

AFRIK.COM : Sur le continent justement, ECAir entend-elle desservir l’Afrique de l’Est et l’Afrique du Sud depuis Brazzaville ?

Fatima Beyina-Moussa : Nous souhaitons développer ces destinations via des accords de partenariat avec des compagnies qui sont bien implantées dans ces zones. Nous sommes sur le point de signer un accord de partage de code avec South Africain Airways sur la ligne entre Brazzaville et Johannesburg. Nous n’en sommes pas encore à ce stade avec les compagnies d’Afrique de l’Est, mais nous comptons initier ce dialogue prochainement. Un accord interligne existe déjà avec Ethiopian Airlines, permettant aux passagers arrivant à Brazzaville, d’embarquer sur l’un de ses vols. Je pense qu’il faut mutualiser nos efforts entre compagnies, ou créer de nouvelles lignes originales, plutôt que de venir se dédoubler systématiquement sur des lignes existantes et qui fonctionnent très bien.

AFRIK.COM : Cette nécessité d’optimiser les vols et de mutualiser les efforts : est-ce un sujet que vous avez évoqué avec vos pairs, en tant que présidente de l’AFRAA cette année ?

Fatima Beyina-Moussa : Nous avons beaucoup discuté entre dirigeants de compagnies aériennes cette année, car la collaboration n’est pas encore aussi satisfaisante dans son intensité qu’elle ne l’est dans le reste du monde. Ailleurs, les compagnies font des alliances, décident d’accords de code-share. Il est rare de prendre un vol vers l’Europe qui ne soit pas opéré par deux compagnies. Nous souhaitons que cela s’intensifie en Afrique.

L’organisation a notamment créé des comités travaillant sur différents projets. L’un de ceux-ci, intitulé « Route coordination network », est destiné à coordonner nos lignes, à partager les tronçons, ou plus simplement à ajuster nos horaires pour faciliter le voyage des passagers. Différents mécanismes existent également au sein de l’AFRAA, dont celui destiné à mutualiser nos achats de fuel, et permettant d’obtenir des prix plus intéressants dans les aéroports africains. Ces comités existent et fonctionnent.

AFRIK.COM : Quel a été, pour vous, le principal défi à faire relever par l’AFRAA lors de votre prise de fonction il y a un an ?

Fatima Beyina-Moussa : Le ciel africain n’est pas assez libéralisé. J’estime que c’est le principal problème de l’aviation africaine. Il n’est pas assez ouvert aux compagnies africaines elles-mêmes. Pour faire des vols à l’intérieur de l’Afrique, dans des pays autres que le sien, une compagnie doit faire de nombreuses démarches et demander beaucoup d’autorisations auprès de l’aviation civile des différents pays. C’est une façon de fonctionner qui n’a plus court en Europe, ou entre l’Europe et les Etats-Unis. La décision de Yamoussoukro adoptée par les pays africains à la fin des années 1990 doit être simplement appliquée. Nous voulons juste rendre le ciel africain plus ouvert et plus facile, pour que les compagnies africaines puissent croître plus aisément et conquérir de nouveaux marchés, plutôt que de voir le ciel africain être finalement plus ouvert à des compagnies non africaines et fermé à des compagnies africaines.

AFRIK.COM : Qu’engendre cette situation pour le moins paradoxale ?

Fatima Beyina-Moussa : Cela fait peser un risque de croissance trop modérée. Nous n’arrivons pas à exploiter nos propres marchés, et cela rend la circulation à l’intérieur de l’Afrique difficile. Il est parfois plus facile, pour aller d’un pays africain à un autre, de voyager à l’extérieur du continent et de prendre une connexion à Dubaï ou à Paris, pour ensuite revenir en Afrique. Nous voulons à tout prix éviter cette situation. Faciliter la circulation à l’intérieur de l’Afrique ne peut être que bénéfique pour les compagnies aériennes, et surtout pour les passagers. Ces derniers auront une expérience de voyage beaucoup plus facilitée que ce qu’ils vivent aujourd’hui. Non seulement, les connexions entre pays africains sont insuffisantes, mais ils n’ont pas non plus assez de rotations pour circuler à leur guise à l’intérieur du continent. Voilà le combat de l’AFRAA. J’ai essayé de le mener à bien durant cette année, y compris auprès de la présidente de la commission de l’Union Africaine (UA).

AFRIK.COM : Justement, Nkosazana Dlamini-Zuma vous soutient-elle sur ce sujet ?

Fatima Beyina-Moussa : Elle nous soutient beaucoup dans ce combat. Lors du sommet de l’UA de janvier 2015, elle a réussi à persuader 11 pays africains de s’engager officiellement à faire en sorte que la décision de Yamoussoukro soit appliquée dans leur pays. Ils se sont engagés à faire en sorte d’ici à 2017 que ce soit une réalité entre ces pays. Je pense qu’il y aura un effet d’entrainement sur les autres nations africaines. Nous avons invité la présidente à continuer à mettre la pression sur ceux qui ne se sont pas encore engagés à le faire. Et c’est précisément ce qu’elle a l’intention de faire lors du prochain sommet de l’UA.

AFRIK.COM : Parmi les autres grands défis de l’aviation africaine figure la sécurité. ECAir a montré l’exemple dans ce domaine. Quel a été votre discours au sein de l’AFRAA sur ce sujet ?

Fatima Beyina-Moussa : Au sein de l’AFRAA, il n’est nul besoin de convaincre les compagnies membres, car en règle générale, elles travaillent selon les normes et les standards internationaux. L’AFRAA compte de grandes compagnies installées de longue date, et de petites compagnies régionales, nouvelles, à l’instar d’ECAir. Le fait que toutes ces compagnies soient réunies en association permet de mutualiser les efforts et de partager les meilleures expériences. Nous mettons en application les meilleures pratiques en matière de sureté et de sécurité au quotidien. Cela inspire les compagnies naissantes. Elles savent que les Africains, aujourd’hui, n’acceptent plus les mauvaises pratiques en matière de sécurité et de sureté. Cela a un effet d’entrainement positif sur l’ensemble du secteur aérien africain. Il faut s’en réjouir et poursuivre sur cette voie.

Source : Afrik.com