[Billet satirique] Le Maroc entre tradition, modernité mais surtout chômage

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Alors que le Maroc a séché les deux premières révolutions industrielles, il compte aborder la troisème (celle de la connaissance) avec une armée de diplomés-chômeurs guidée par un quarteron de technocrates ultra-libéraux. 

L’hypermarché Marjane sis à Hay Riad (Rabat) vient d’installer des caisses automatiques. On imagine déjà les sketchs du week-end. Lalla Souad, 48 ans, cadre dans une petite agence bancaire, se dit satisfaite par cette innovation : «C’est maaagnifiiique ! Je viens tous les samedis dans cet hypermarché depuis 1995 (ndlr. l’ouverture date de 2000 en réalité) parce que c’est le plus proche de ma villa. On va enfin pouvoir être autonomes et ne plus dépendre de ces caissières fainéantes. Ikhhhh 3la 3ribane !»

Dix minutes plus tard, après de nombreuses tentatives infructueuses, Souad lance un SOS : «Madame, maaadame, sivoupliii, ça marche pas la machine avec les croufettes (ndlr. crevettes)». Bouchra, 21 ans bac+4 en économie, «caissière fainéante» de profession, le SMIG comme seul horizon, lui résout son problème en 30 secondes, tout en prenant le temps de lui expliquer comment faire la prochaine fois.

C’est ainsi que les bataillons d’emplois non qualifiés (ou pas) participent à la transition vers des systèmes automatisés qui feront à terme disparaître leur propre poste. Mais comme il y a une justice divine, Bouchra et ses collègues caissières vont de moins en moins à leur agence bancaire. La carte bancaire, le distributeur automatique de billets et la gestion du compte en ligne conduiront d’ici peu à la fermeture de l’agence où officie Lalla Souad devenue superflue. 

Emplois uberisés, économie pulvérisée

 Ainsi va l’innovation à grands coups de robotisation, automatisation, dématérialisation et autre intelligence artificielle. Le Maroc subira inéluctablement de nombreuses destructions d’emplois qui ne seront plus nécessaires dans la nouvelle économie. La destruction-créatrice chère à l’économiste Joseph Schumpeter – lui-même cher à nos ministres qui n’ont aucune solution -, ne nous sera vraisemblablement d’aucune aide. Selon le cabinet McKinsey, il faudra prévoir 51% des emplois automatisables à l’horizon 2035-2075. Avez-vous vu, entendu ou lu un de nos ministres commenter ce rapport inquiétant qui a pourtant été produit par l’un des cabinets conseil les plus appréciés au Royaume ?

Winter is coming ! Et personne au gouvernement ne veut jouer le rôle de Jon Snow. A défaut de membre de la famille Stark aux commandes, n’y a-t-il pas un ministre au pied marin pour prendre en main le difficile virage du paquebot économique ? Les vigies sonnent pourtant l’alerte depuis quelques années déjà. L’iceberg numérique qui embrassera la vieille coque de notre Titanic-imitation pourrait couler 5,6 millions d’emplois. Notez que notre économie laisse chaque année chavirer des dizaines de milliers de barques de fortunes pleine de dizaines de jeunes chômeurs.

L’insubmersible Titanic bricolé à Derb Ghallef

Plus grave encore, rien n’est fait pour transformer le moteur du bateau et faire que sortent de notre système scolaire des moussaillons 2.0, outillés pour l’économie de la connaissance. Des plans de toutes les couleurs ont émergé, accéléré, pour finalement ne tenir aucunes de leurs promesses. On mise tout sur l’attraction de quelques investisseurs étrangers, qui, certes installent des usines modernes, mais nécessitant de moins en moins de main d’œuvre grâce à l’automatisation. Quid des compétences ? A quand un plan #EducMa ? Et comment booster l’entrepreneuriat de nos jeunes ? Trop de questions qui resteront sans réponse alors que le temps file à une vitesse de 30 noeuds. 

Nous sommes en 2030, le paquebot a heurté l’iceberg, l’eau s’infiltre. «Restez caaaalme», crie le porte-parole du gouvernement. L’équipage gouvernemental n’a-t-il pas tout prévu en distribuant de petits seaux en plastique durant les 20 dernière années ? Gadget dérisoire pour vider l’eau de la salle des machines. Dans notre malheur, apprécions au moins cette douce mélodie de l’orchestre impassible, jouant une version islamique de «Plus près de toi, mon Dieu». 

Source : yabiladi